I comme Illisible. « Ecrire et dessiner sont semblables en leur fonds » disait Paul Klee qui revendiquait le droit pour l’artiste plasticien d’en revenir résolument au geste antérieur de l’enfant qui dessine avant de savoir lire ou écrire. Il y a dans la volonté d’illisibiliser le texte quelque chose comme la joie d’une formidable régression à l’état ante-linguistique, le retour jubilatoire à ce moment où l’œil de l’enfant reconnaît, dans les tracés ininterprétables du mot écrit, les formes d’un mystère si total qu’il lui faut, pour le surmonter, toutes les ressources du rêve et de l’imaginaire. Souvenez-vous des moments où vous « lisiez » les bandes dessinées avant de savoir en déchiffrer les bulles. Eh bien, maintenant que vous savez lire, à vous de vous débrouiller pour comprendre ces vignettes saturées de tracés calligraphiques et d’images impénétrables avec, pour seule clé du secret, ce qu’il reste ici et là de mots lisibles que l’artiste a bien voulu offrir à votre perspicacité, peut-être pour vous égarer.
M comme Métamorphoses. Les créations plastiques de l’artiste jouent le pari d’un travestissement du signe. D’un texte rédigé en français sur une page blanche – comme le brouillon d’une lettre, le début d’un récit, ou les notes d’une page de réflexions – l’artiste fait le pré-texte de ce que les affichistes comme Villeglé , Rotella, Hains ou Aeschbacher appelaient une oblitération, c’est-à-dire quelque chose comme une lacération, une rature, un masquage, etc. qui annule et dissimule la forme initiale de l’écrit et de l’image-source pour donner forme à une transfiguration du sens : de la mutation des mots déchirés dérive l’émergence d’un véritable monde. Dans ce recouvrement de l’écriture cursive, ce qui advient, sous nos yeux, c’est l’édification d’un décor peuplé de nouveaux êtres chimériques où l’œil croit reconnaître les formes persanes d’un oiseau de paradis, la sagesse d’un lapin méditatif, le vortex d’un ban de poissons tropicaux, les jambes ou les bras d’une odalisque, les pinces d’un redoutable crabe ou la prolifération d’une multitude d’insectes xylophages qui finiront peut-être par dévorer l’espace même de leur apparition.
E comme Entrelacs et Enluminures. Que le concept de texte soit originairement lié à l’idée de tissage et de tissus, c’est ce que mettent en évidence – et même en gloire – les entrelacs, filets, nœuds, points, croisements et chaînes de motifs qui composent le réseau inextricable de ces tapisseries aux motifs saturés d’énigmes. Combien d’heures de patience et d’obstination a-t-il fallu au tisserand de ces broderies insensées pour que la page s’emplisse, fil après fil, de l’encre que dévide sur le papier la fine pointe du pinceau et de la plume ? Mais par l’agencement savant de ces figures, la trame des entrelacs se fait aussi enluminure : une sauvage et précieuse composition où l’image qui émerge de la scription graphique rivalise avec l’écriture de calligraphies illisibles pour former le Livre d’Heures d’une civilisation, disparue ou future, habituée aux cataclysmes et aux sortilèges. Car dans chacun de ces feuillets au charme magnétique, que l’artiste chaman a minutieusement incisés de formules ésotériques, il y a aussi quelque chose du talisman ou de la tablette initiatique. Le rituel même des gestes graphiques s’impose dans sa puissance d’ensorcellement.
D comme Dédale. L’artiste est cartographe : ses dessins sont les plans d’un univers qui se déploie pour nous comme un parcours à la fois semblable et différent à chaque page. La succession des séquences dessinées s’offre à notre curiosité comme l’itinéraire d’un voyage sans fin. Mais ce que nous comprenons en avançant dans ce monde en perpétuelle recomposition, c’est que cet espace dans lequel nous sommes projetés et que l’artiste nous invite à explorer, zone par zone, ressemble dangereusement à un labyrinthe qui n’aurait pas d’issue : ce monde ou chaque ruelle est une nouvelle aventure visuelle est en fait un monde sans dehors. Il n’y a pas d’impasses car il n’y a ni centre du labyrinthe, ni périphérie : je peux continuer mon chemin de ligne en ligne et de page en page, mais si je m’habitue à voir l’espace comme ces palimpsestes, il n’y a pas non plus de raison ni de moyen pour moi d’en ressortir. Au dernier feuillet, je n’aurai d’autre choix que de reprendre la route, en revenant sur mes pas jusqu’au premier, et ainsi de suite.
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J comme Jardin. Comment penser la profusion des graphismes, l’extraordinaire efflorescence des formes dessinées sans se représenter ces pages comme les aperçus d’une jungle immémoriale ou comme les pages d’un herbier. L’étagement des plages dessinées font rêver aux terrasses de Babylone et aux enclos des premiers potagers : ces fragments d’exubérance végétale, que la plume dessine avec amour et générosité, nous renvoient à l’imaginaire d’une nature primitive domestiquée par les premières civilisations agraires : des murs de pierres abritant jalousement un oasis de verdure, une foison de plantes savoureuses et de fleurs rares, des buissons d’herbes vertes, des canaux ruisselant d’eau limpide, une abondance d’arbustes aux larges feuilles chargés de fruits, des bassins d’eau turquoise… bref, quelque chose comme ce que les Sumériens, il y a cinq mille ans, ont appelé Eden. Des volatiles s’y posent pour chanter. Des animaux terrestres et aquatiques, de toutes espèces, y compris inconnues, y vivent et semblent souvent s’y prélasser, glissant ici et là entre les jambes de grandes baigneuses juvéniles.
E comme Erotique. Le texte sous-jacent – corps sexuel du sens premier – n’est plus visible que par brèves et fugaces épiphanies. Mais il apparaît érotiquement ici et là, dans l’entrebaillement des graphismes plastiques qui le revêtent et le recouvrent comme pour nous en masquer la nudité ; mais il présente encore assez de traces interprétables pour que l’œil s’exerce au plaisir de comprendre le rébus : la relation d’incertitude amoureuse entre ce qui se disait en toutes lettres et ce qui désormais se donne à interpréter sous la forme d’un texte purement plastique, riche de sa propre syntaxe indéchiffrable. Les graphismes sont des drapés qui habillent un corps sans sous-vêtements. La robe haute-couture laisse entrevoir le pli d’un sein ou le haut d’une cuisse. Barthes nous avait prévenu : « L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement baille ? C’est l’intermittence qui est érotique : celle de la peau qui scintille entre deux pièces ; c’est le scintillement même qui séduit ou encore : la mise en scène d’une apparition /disparition. »
M comme Musique. Si le texte des œuvres nous expose à l’obligation de rêver les yeux ouverts et si le flux des formes garde de l’écrit sous-jacent l’hypothèse d’une disposition souvent linéaire, il arrive que l’œil, cherchant à deviner les formes et leur enchaînement, perde la notion de la page écrite et de la textualité au profit d’une tout autre tradition : celle de la partition musicale et de ses portées couvertes de notes. Car il y a dans ces feuilles une telle présence du rythme, une insistance si marquée de la scansion, un effet de canon ou de fugue si récurrent qu’il devient difficile d’y voir autre chose que l’inscription d’une puissante séquence sonore ou la notation d’une mélodie arrachée à la nuit des temps : un morceau de symphonie phénicienne, une ouverture d’opéra latino-américain, une rapsodie barbare, un chœur dionysiaque… Et si ces pages étaient données à interpréter, comme telles, à un saxophoniste expert en improvisation ?
A comme Autographe. Tout manuscrit est signature. Ce que j’écris porte témoignage de mon corps, de la pulsation du sang dans mes veines, du rythme de mon souffle, de la force musculaire de ma main, de l’influx nerveux qui guide mes doigts. Ma façon d’écrire, c’est moi. Ma manière de dessiner aussi. A la fois manuscrits et performances graphiques, ces œuvres, à la fois écrites et dessinées, sont plus que signées ; elles sont l’identité même de l’artiste rendue visible sous ses deux espèces : dans sa dimension rationnelle qui est celle de l’écriture sous-jacente, et dans sa dimension onirique ou délirante qui est celle des graphismes obsessionnels qui l’envahissent et la recouvrent comme un tsunami de visions protéiformes. Mais cette double signature est aussi celle d’une véritable stratification : par le palimpseste, le moi de l’autographe se clive en une double instance qui inscrit, dans le je, la distance de l’étrangeté et la profondeur du temps révolu.
I comme Indéchiffrable. La beauté de l’indéchiffrable est de placer le regardeur en face d’une aporie. Ceci est probablement du texte, une langue, des idées, du sens : les formes que je distingue veulent certainement me dire quelque chose. Et pourtant je n’y comprends rien. Je suis en face d’elles comme l’égyptologue devant les hiéroglyphes de Pharaon lorsque Champollion n’avait pas encore déchiffré la Pierre de Rosette. Faute de pouvoir lire, je laisse mon regard explorer les graphismes, en m’abandonnant au plaisir purement visuel, c’est-à-dire purement plastique, de suivre des yeux le rythme incantatoire des formes. En sachant aussi que mon plaisir tient à l’incertitude même de ce que je vois : un message codé qui ne m’est pas accessible y est-il dissimulé ? ou bien dois-je me contenter d’en admirer la beauté et l’étrangeté, en les laissant agir sur ma sensibilité ? Et pourtant ces formes font naître en moi des représentations analogiques, un détail me saute aux yeux, je change d’échelle et je vois encore autre chose. L’art ne consiste pas à refléter le visible mais à rendre visible.
E comme Ecriture. A l’écriture alphabétique qui constitue le pré-texte sous jacent de l’œuvre, le travail graphique oppose et superpose ce qui ne ressemble ni à une figuration ni à une abstraction formelle mais ce qui s’apparente à une autre forme d’écriture, libre de toute indicialité, indépendante de tout système de cryptage ou de code, et qui pourtant laisse s’esquisser, pour le regardeur, une pluralité indéfinie de relations possibles entre signifiant, signifié et référent. Cette autre écriture est un moteur herméneutique : il induit des interprétations spontanées comme la tache de Leonardo da Vinci. Mais la forme caractéristique des graphismes choisis par l’artiste, la structure ornementale et la minutie des dessins, la relation que ces tracés saturés noue avec les traces presque immatérielles des fragments en français, se trouve à la source d’un phénomène qui a peu d’équivalent en arts plastiques : la mise en scène troublante d’un dialogue décisif entre l’Orient et l’Occident. Le génie du coufique et des calligraphies arabes habite assurément les performances de cette écriture qui ne renvoie à aucune langue mais qui transporte avec elle la mémoire vivante d’une immense tradition écrite.
L comme Lignes et Losanges. Les lignes virtuelles, sur lesquelles se réglait librement l’écriture sous jacente, étaient transparentes et suspendues dans une sorte de vide initial qui est celui de la page blanche. Ces lignes reprises par l’énergie du graphisme deviennent de véritables axes de force et de failles, qui structurent l’émergence ascendante ou descendante de la nouvelle couche d’écriture plastique : entre ces lignes qui persistent et se matérialisent en formant une partie intégrante du dessin, se déploient les riches frises d’une performance graphique où, comme chez Paul Klee, foisonnent à la fois des formes courbes et oblongues, proches du viscéral et du végétal, les lignes sinusoïdales et l’armature angulaire de quelques propositions géométriques élémentaires, parmi lesquelles une abondance de triangles qui s’alignent comme des chaînes de montagnes, qui se superposent sommet contre sommet comme un sablier ou encore qui s’additionnent, base contre base, pour former la plénitude des losanges. Symbole féminin répété à l’infini, le triangle est partout : assorti du bouton clitoridien, il évoque la toute-puissance de la grande Déesse, la jouissance de la fertilité telle que la figurent les premières statuettes anthropomorphes de l’art syro-hititte, mais avec une grâce, une finesse et une légèreté décorative qui n’appartiennent pourtant qu’à l’esprit subtil et souriant qui magnifie le parchemin enluminé des scribes ottomans.
Pierre-Marc de Biasi


