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BONNE LECTURE ! Par Gisèle Grammare

BONNE LECTURE !

Par Gisèle Grammare

Il avait écrit cela, au verso, sur le châssis du petit format qu’il m’offrit ce 9 mars 2014 : « Bonne lecture ! ».

Quelques jours avant, nous avions eu une longue conversation dans son atelier alors qu’il me présentait son travail plastique que je découvrais. A l’issue de ce chaleureux échange, ayant sans doute pressenti tout l’intérêt que je portais à sa recherche, il me fit la demande d’un texte pour le catalogue d’une exposition à venir. J’acceptais aussitôt.

« Bonne lecture », évidemment je n’y lis rien, je n’y comprends rien.

Ceci n’est pas de l’écriture, pas au sens d’un véritable texte qui donnerait à lire. Etant donné que je ne suis pas si innocente que cela dans le domaine et que tout ceci se présente sur des châssis et sur de la toile, ce sont donc des tableaux.

En conséquence, tout commentaire passe nécessairement par le recours à quelques outils critiques. J’y aurais sans doute pensé, mais la commémoration du centenaire de la venue de Paul Klee en Tunisie, 1914 / 2014, célébré à Kairouan notamment, me fournit l’occasion de rappeler ce qu’il écrivait dans Théorie de l’art moderne, au chapitre Philosophie de la création : « Ecrire et dessiner sont identiques en leur fond ».

Au-delà du sens, Klee évoque sans doute le geste, grâce auquel se montre la forme plastique recouvrant le support. Celle-ci n’exige ni lecture, ni sens à découvrir mais le simple intérêt pour une construction du visuel, mis en œuvre, et en mouvement, à partir d’un simulacre d’écriture.

Ecrire et dessiner observe Klee, pas écrire et peindre, il reste donc à développer ce qui fait peinture aussi dans cette pratique, ce qui relèverait autant ou presque, du pictural que du graphique, pourquoi, comment. Nous avons affaire ici à une matière textuelle jouant le jeu d’une matière picturale, s’inscrivant par l’accumulation de lignes n’occultant qu’en partie le support, alors que la peinture est totalement couvrante parce qu’elle opère par surface.

Cette pseudo écriture de la peinture, dessinée sur la toile, a aussi retenu mon attention parce qu’elle m’en a rappelé une autre, véritable écriture manuscrite de textes philosophiques critiques célèbres.. Le rapprochement se fit insistant parce qu’en même temps que je découvrais la peinture d’Imed Jemaiel, je constatais que son écriture manuscrite personnelle en français, me semblait beaucoup plus petite que la norme graphique habituelle permettant la lecture à l’œil nu, une écriture minuscule.

Du coup, la référence s’impose, je ne peux pas ne pas penser aux extraordinaires manuscrits de Walter Benjamin et j’en fais part à Imed. C’est à partir des années vingt que l’écriture de Benjamin diminue considérablement, jusqu’à compter des lettres qui ne mesurent plus que de un à sept millimètres. La motricité manuelle fine que requiert cette minuscule graphie force l’admiration, cette grande virtuosité surprend tout en en rendant inaccessible le déchiffrage.

On parle, pour les écrits de Benjamin ayant pris cette forme, de « micrographies ». Il fut, à sa manière, un plasticien de l’écriture, tant il accordait une attention extrême à la mise en forme graphique, à la construction de ses manuscrits du point de vue visuel, aux proportions, à l’architecture de la page. Le vieillissement des papiers, qui les a fait passer du blanc à une couleur bise, en même temps que l’encre qui tend à s’estomper, produisant un contraste moins grand entre support et médium, contribuent à rendre les manuscrits de Walter Benjamin éminemment plastiques, nous encourageant à les regarder aussi pour leur qualité esthétique, oubliant pour un temps qu’ils sont aussi les précieux documents où se tient une des pensées les plus brillantes du 20ème siècle.

Signalons au passage que Klee et Benjamin sont contemporains et partageaient ce goût pour les petites formes, les petites choses.

La spatialisation des textes manuscrits pour dépasser sans doute le contact trop enfermé avec soi-même, dans la solitude de l’écriture, est une préoccupation que l’on rencontre chez beaucoup d’écrivains. Viennent ici en premier lieu les paperoles de Marcel Proust, assemblages bout à bout, plus ou moins bord à bord de morceaux de papiers écrits à la main et ensuite de toutes les retouches effectuées en marge, sans cesse, sur les premiers tirages imprimés.

Dans les dispositifs graphico-picturaux d’Imed Jemaiel, on assiste à un agrandissement de la page, du carnet on passe au cahier, quand l’affiche devient tableau, le mur est peu à peu conquis. L’ampleur progressive du geste a permis la prise de possession de l’espace, dans une spatialisation de l’écrit.

Quand les travaux se présentent sur l’envers de la toile brute, le verso ayant été parfois préféré par l’artiste pour y inscrire sa trace, le lien avec l’écriture des manuscrits et des parchemins se renforce, l’absorption de l’encre par le support augmentant cet effet.

Bien que l’occupation de l’espace du support procède toujours de l’accumulation progressive ligne par ligne et que le rapport horizontal / vertical soit privilégié, des variations apparaissent. Ainsi, le dessin extérieur des marges, laissant libre ou pas une certaine réserve tout autour du support, manifeste des différences d’approche. Parfois la réserve est égale sur le pourtour, rien ne déborde, d’autres fois, au contraire, l’attaque de la ligne graphique n’intervient pas dans l’alignement de ce qui précède. Elle commence plus tôt comme dans une portée musicale où l’on se permet des écarts, ceci produisant un rythme inattendu. Il arrive même, mais plus rarement, qu’un axe oblique se dessine en chemin, griffant l’espace avec nervosité. A d’autres endroits, dans le cours « du texte », un vide est ménagé, produit d’une bousculade de signes plus resserrés alentour. L’ordonnancement régulier est manifestement perturbé. Ce qui de loin apparait bien rangé, chahute en réalité grandement de près, telle une tension entre ordre et désordre. La perturbation vient également des accents de couleurs, blanc, jaune, rouge, bleu, qui contribuent à cette joyeuse cacophonie graphique.

Loin de se contenter d’être un hommage à l’écriture et à la calligraphie, cette démarche artistique singulière introduit aussi, mais avec élégance et raffinement une distance critique par rapport à ces références anciennes. Elle intègre en contrebande des signes graphiques actuels où l’on reconnait, bien que masqués des échos venant de pratiques populaires des graphes ou des tags, dans un métissage de bon aloi qui ne cède rien à la mode tout en s’appropriant ce qui est à voir aujourd’hui.

Gisèle Grammare
vendredi 21 mars 2014.